Grèce : les pires heures de la crise ne datent pas d'hier

Au XIXe siècle, l'écrivain et journaliste Edmond About dépeignait, après un long séjour en Grèce, le fonctionnement économique du pays, déjà en déficit. Un témoignage qui permet d'aborder l'actualité au regard de l'histoire.

"La Grèce vit en pleine banqueroute depuis sa naissance. Les impôts sont payés en nature. Les contribuables ne payent point l’État, qui ne paye point ses créanciers".
En 1854, après avoir séjourné deux ans dans le pays en tant que membre de l’École française d’Athènes, l’écrivain et journaliste Edmond About dresse ce triste constat dans son ouvrage satirique La Grèce contemporaine. Tout en pointant l’écart entre le mythe grec antique et la réalité contemporaine d’une Grèce récemment indépendante de la domination ottomane, il met en évidence les difficultés économiques de ce jeune État endetté à la suite d’emprunts souscrits au moment de la guerre, dans les années 1820. Au XIXe siècle déjà, la Grèce connaît un déficit structurel chronique avec notamment des recettes insuffisantes pour compenser les dépenses publiques, une économie souterraine et une fraude fiscale prédominantes.
Un siècle et demi plus tard, les maux restent les mêmes. La crise qui frappe la Grèce depuis 2008 a déjà valu à la Grèce une aide extérieure de 240 milliards d’euros et un effacement de dette de 107 milliards.
Au lendemain des élections législatives qui ont donné gagnant avec 30,1 % des voix le parti conservateur Nouvelle Démocratie, son leader Antonis Samaras a souligné que le pays respecterait ses engagements envers l’Union européenne, le Fonds Monétaire International (FMI) et la Banque centrale européenne (BCE). Pour se faire, il a appelé à la formation d’un gouvernement de coalition avec le parti socialiste du Pasok et la Gauche démocratique.
Les mesures drastiques auxquelles sont soumis les Grecs suscitent néanmoins une colère grandissante. Conséquence directe : le parti de la gauche radicale Syriza, opposé à la politique de rigueur mise en place, a recueilli 26,5 % des votes.
Reste à voir de quelle manière la Grèce entend désormais gérer sa crise et si, selon la formule d’Edmond About, elle devra "renoncer à l’espérance de s’acquitter jamais".

 

Extrait du document source:

Chapitre VII - Les Finances

Observations générales sur la situation financière de la Grèce.

– La Grèce vit en pleine banqueroute depuis sa naissance. – Les impôts sont payés en nature. Les contribuables ne payent point L’État, qui ne paye point ses créanciers. - Budget d’exercice et budget de gestion. - Les ressources du pays ne se sont pas accrues en vingt années.

"Le régime financier de la Grèce est tellement extraordinaire et ressemble si peu au nôtre, que je crois nécessaire, avant d’entrer dans les détails du budget, de placer ici quelques observations générales.
La Grèce est le seul exemple connu d’un pays vivant en pleine banqueroute depuis le jour de sa naissance. Si la France et l’Angleterre se trouvaient seulement une année dans cette situation, on verrait des catastrophes terribles : la Grèce a vécu plus de vingt ans en paix avec la banqueroute.
Tous les budgets, depuis le premier jusqu’au dernier, sont en déficit.
Lorsque, dans un pays civilisé, le budget des recettes ne suffit pas à couvrir le budget des dépenses, on y pourvoit au moyen d’un emprunt fait à l’intérieur. C’est un moyen que le gouvernement grec n’a jamais tenté, et qu’il aurait tenté, sans succès.
Il a fallu que les puissances protectrices de la Grèce garantissent sa solvabilité pour qu’elle négociât un emprunt à l’extérieur.
Les ressources fournies par cet emprunt ont été gaspillées par le gouvernement sans aucun fruit pour le pays et, une fois l’argent dépensé, il a fallu que les garants, par pure bienveillance, en servissent les intérêts la Grèce ne pouvait point les payer.
Aujourd’hui elle renonce à l’espérance de s’acquitter jamais. Dans le cas où les trois puissances protectrices continueraient indéfiniment à payer pour elle, la Grèce ne s’en trouverait pas beaucoup mieux. Ses dépenses ne seraient pas encore couvertes par ses ressources.
La Grèce est le seul pays civilisé où les impôts soient payés en nature. L’argent est si rare dans les campagnes qu’il a fallu descendre à ce mode de perception. Le gouvernement a essayé d’abord d’affermer l’impôt ; niais les fermiers, après s’être témérairement engagés, manquaient à leurs engagements, et l’État, qui est sans force, n’avait aucun moyen de les contraindre.
Depuis que l’État s’est chargé lui-même de percevoir l’impôt, les frais de perception sont plus considérables, et les revenus sont à peine augmentés. Les contribuables font ce que faisaient les fermiers : ils ne payent pas.

Les riches propriétaires, qui sont en même temps des personnages influents, trouvent moyen de frustrer l’État, soit en achetant, soit en intimidant les employés. Les employés, mal payés, sans avenir assuré, sûrs d’être destitués au premier changement de ministère, ne prennent point, comme chez nous, les intérêts de l’État. Ils ne songent qu’à se faire des amis, à ménager les puissances et à gagner de l’argent.
Quant aux petits propriétaires, qui doivent payer pour les grands, ils sont protégés contre les saisies, soit par un ami puissant, soit par leur propre misère.
La loi n’est jamais, en Grèce, cette personne intraitable que nous connaissons. Les employés écoutent les contribuables. Lorsqu’on se tutoie et qu’on s’appelle frères, on trouve toujours moyen de s’entendre. Tous les Grecs se connaissent beaucoup et s’aiment un peu : ils ne connaissent guère cet être abstrait qu’on appelle l’État, et ils ne l’aiment point. Enfin, le percepteur est prudent : il sait qu’il ne faut exaspérer personne, qu’il a de mauvais passages à traverser pour retourner chez lui, et qu’un accident est bientôt arrivé.
Les contribuables nomades, les bergers, les bûcherons, les charbonniers, les pêcheurs, se font un plaisir et presque un point d’honneur de ne point payer d’impôt. Ces braves gens se souviennent qu’ils ont été Pallicares : ils pensent, comme du temps des Turcs, que leur ennemi c’est leur maître, et que le plus beau droit de l’homme est de garder son argent.
C’est pourquoi les ministres des finances, jusqu’en 1846, faisaient deux budgets des recettes l’un, budget d’exercice, indiquait les sommes que le gouvernement devrait recevoir dans l’année, les droits qui lui seraient acquis ; l’autre, le budget de gestion, indiquait ce qu’il espérait recevoir. Et, comme les ministres des finances sont sujets à se tromper à l’avantage de l’État dans le calcul des ressources probables qui seront réalisées, il aurait fallu faire un troisième budget, indiquant les sommes que le gouvernement était sûr de percevoir.
Par exemple, en 1845, pour le produit des oliviers du domaine public, affermés régulièrement aux particuliers, le ministre inscrivait au budget d’exercice une somme de 441 800 drachmes. Il espérait (budget de gestion) que sur cette somme, l’État serait assez heureux pour percevoir 61 500 drachmes. Mais cette espérance était au moins présomptueuse, car l’année précédente, l’État n’avait perçu, pour cet article, ni 441 800 drachmes, ni 61 500 drachmes, mais 4 457 drachmes 3 centimes, c’est-à-dire environ un pour cent sur ce qui lui était dû.
En 1846, le ministre des finances ne rédigea point de budget de gestion, et l’habitude s’en est perdue.
L’État ne veut pas prévoir en principe qu’il ne sera pas payé de ce qui lui est dû. Mais quoique les budgets suivants soient plus réguliers dans la forme, l’État continue à solliciter vainement ses débiteurs récalcitrants ou insolvables.
Une dernière observation qui m’est suggérée par l’examen des différents budgets de 1833 à 1853, c’est que les ressources de l’État ne se sont pas accrues sensiblement dans ces vingt années.
De 1833 à 1843, la recette moyenne de chaque année a été de 12 582 968 drachmes 9 lepta. La dépense moyenne a été de 13 875 212 dr. 39 lepta. Le déficit annuel de 1 292 244 dr. 30 l.
En 1846, les recettes espérées se montaient à la somme de 14 515 500 dr.
Le budget de 1847 était le même que celui de 1846, sauf une augmentation espérée de 360 725 dr. 79 l. sur les recettes.
Depuis cette époque, les revenus de l’État ont subi une diminution considérable.
En 1850, par l’affaire Pacifico et le blocus du Pirée, qui arrêta le commerce maritime des Grecs pendant toute une campagne, tandis qu’un hiver extraordinairement rigoureux tuait des troupeaux entiers, faisait périr un grand nombre d’oliviers et d’arbres à fruits, réduisait des deux tiers l’exportation de l’huile, et des neuf dixièmes la récolte des citrons et des oranges. En 1851, par la disette de céréales, qui condamna la Grèce à importer des blés pour 12 millions de drachmes au lieu de 2 millions, et fit sortir du pays une grande quantitéde numéraire. En 1852, par la maladie de la vigne, qui détruisit les deux tiers de la récolte du raisin de Corinthe, et enleva au trésor un de ses principaux revenus. En 1853, par la disette dont nous souffrons encore, et dont les Grecs, épuisés par quatre années déplorables, souffrent plus cruellement que nous."

La Grèce contemporaine, par Edmond About, chapitre VII, Les Finances. Cinquième édition, Paris, Librairie de L. Hachette et cie, 1863, droit de traduction réservé.

L'intégralité du livre accessible sur Gallica.