Jérusalem, l'invention d'une ville sainte
Consacré à "Jérusalem. De la forteresse cananéenne aux Lieux saints de toutes les querelles", L'Histoire n°378 sort dans les kiosques jeudi 28 juin. L'historien Vincent Lemire, qui a participé au numéro, nous éclaire sur le choix de ce sujet.
L'Histoire : Pourquoi faire un numéro sur Jérusalem ?
Vincent Lemire* : D’abord parce que L’Histoire n’avait jamais réalisé de numéro spécial sur Jérusalem ! Ensuite parce que le sujet passionne les lecteurs, quel que soit le rapport qu’ils peuvent entretenir avec l’image de cette ville. Il fallait donc combler cette attente ! De fait c’est un défi éditorial en soi, parce qu’il faut ouvrir un arc chronologique très large, rendre compte de la complexité historique tout en restant accessible au plus grand nombre, exposer les débats historiographiques récents tout en conservant une approche équilibrée et aussi neutre que possible… Une fois ces contraintes posées, l’équipe de L’Histoire s’est investie passionnément dans la préparation de ce numéro, qui a démarré en fait il y a plus d’un an ! Il y a encore une autre raison, plus fondamentale peut-être : l’historiographie de Jérusalem, toutes périodes confondues, est en train d’évoluer. Les grands récits structurants de l’histoire de la ville sainte sont aujourd’hui revisités par une nouvelle génération de chercheurs, dans la perspective notamment d’une histoire « réurbanisée » des lieux saints, qui prenne mieux en compte la matérialité de la ville, la porosité de ses référents culturels, mais également la diversité et la relative mixité de ses citadins. Ce sont ces nouvelles perspectives que L’Histoire a voulu offrir à ses lecteurs.
L'Histoire : Jérusalem est-elle une ville comme les autres ?
Vincent Lemire : Toute ville est singulière, et je crois qu’on abdique toute lucidité historique si on aborde Jérusalem en s’exclamant immédiatement sur son caractère « exceptionnel », unique, incomparable. En réalité c’est le réflexe le plus fréquent chez de nombreux spécialistes de la ville sainte, comme s’il s’agissait, en soulignant le caractère exceptionnel de leur terrain, d’en éloigner l’observateur « profane » pour conserver à Jérusalem son « splendide isolement » et à ses « experts » une autorité un peu intimidante. C’est exactement la démarche inverse que nous avons adopté en préparant ce numéro spécial. En replaçant Jérusalem dans des problématiques familières (la gestion des provinces de l’Empire romain, l’idéologie franciscaine, la puissance des sultans mamelouks, la citadinité levantine des villes méditerranéennes du 19e siècle…), on suggère au lecteur de partir de ses propres connaissances pour mieux comprendre les grands phases de l’histoire de la ville, pour s’approprier ses éléments structurants. Démythifier mais aussi démystifier l’histoire de Jérusalem, telle était l’ambition de ce numéro spécial.
L'Histoire : Quelle est la vision des habitants sur leur ville, son histoire ?
Vincent Lemire : C’est une question très difficile (parce qu’elle renvoie à la fameuse « conscience des acteurs de l’histoire » qui hante tout historien), mais c’est aussi sans doute la question la plus pertinente à se poser lorsque l’on travaille sur Jérusalem, quelle que soit l’époque : ne pas oublier d’intégrer les habitants, les « citadins », les « gens de Jérusalem », de s’interroger sur leurs propres représentations, sans forcément plaquer nos propres catégories ethno - religieuses actuelles. Admettre par exemple une idée simple : les « conquêtes » successives de Jérusalem n’ont pas systématiquement vidé la ville de ses populations antérieures (loin de là), ce qui oblige à envisager des processus de conversion, de cohabitation et de « tuilage » démographique et confessionnel sur de longue périodes, en particulier au moment des prises et reprises de la ville à l’époque des croisades. Elias Sanbar (qui publie sa propre vision prospective à la fin de ce numéro) peut nous aider à approcher l’intimité de la « conscience citadine » des habitants de Jérusalem. Pour les habitants de la Palestine au 19e siècle, Sanbar parle des « Gens de Terre sainte », dont l’identité concrète, vécue et partagée se serait construite sur un socle commun : la claire conscience de vivre dans le berceau des trois monothéismes, d’en assurer la garde collective et d’en partager la responsabilité. Aujourd’hui, en parlant avec tel ou tel descendant d’une grande famille de Jérusalem (quelle que soit son identité confessionnelle), on perçoit encore l’écho de cette conscience citadine commune, même s’il est affaibli par la rumeur assourdissante des conflits actuels.
L'Histoire : Quelle est la vision du monde, des gens de l'extérieur, sur cette ville ?
Vincent Lemire : C’est celle que nous transmet la télévision : des attentats, des affrontements, des identités religieuses tonitruantes, des lieux saints omniprésents. Bien sûr, cette réalité existe, elle est peut-être même en passe de tout emporter aujourd’hui sur son passage, du fait de l’enjeu stratégique que représente la ville depuis l’annexion israélienne de 1967, mais elle ne dit pas tout de Jérusalem. Il faut d’ailleurs souligner que cette image d’une ville - mosaïque, simple agrégat de lieux saints concurrents, n’est pas une invention du 20e siècle et de la télévision : tous les récits de pèlerinage, depuis toujours et fort logiquement, mettent en avant la dimension religieuse et conflictuelle de la ville, puisque les pèlerins (quelle que soit leur confession) viennent depuis toujours à Jérusalem pour « retremper », conforter et consolider leur propre foi et leur propre identité religieuse. En soi cela n’a rien d’étonnant ni de choquant… ce qui l’est d’avantage, c’est que les historiens se soient longtemps contenté de lire ces sources exogènes pour écrire l’histoire de Jérusalem ! C’est comme si on décrivait l’histoire et la sociologie de Paris en se servant des seuls guides touristiques publiés aujourd’hui au Japon ou en Californie… Le résultat serait décoiffant ! C’est pourquoi dans ce numéro de L’Histoire, on a aussi voulu remettre au premier plan les sources endogènes et les acteurs locaux, pour envisager une nouvelle « histoire urbaine » de Jérusalem, qui n’en est encore qu’à ses prémisses. En tous cas, les lecteurs de ce numéro spécial de L’Histoire auront accès à des contenus largement renouvelés et rafraichis !
Pour en savoir plus :
Jérusalem. De la forteresse cananéenne aux Lieux saints de toutes les querelles, L'Histoire n°378, juillet-août 2012
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