Les Jeux Olympiques : du sport, du sang et de la politique

Du 27 juillet au 12 août, Londres accueille les Jeux Olympiques d'été de 2012. Que reste-t-il de la compétition rêvée par Coubertin qui, depuis le début du XXe siècle, n'a pu échappé à la politique, servant de vitrine ou de leurre aux dictatures les plus meurtrières ? Les historiens Georges Vigarello et Pierre Milza font le point sur ce "miroir du monde", sa symbolique et sa place grandissante au sein de la société...

L’Histoire : Comment expliquer le succès de la restauration des Jeux olympiques ?

Georges Vigarello : Les Jeux à dimension internationale proposés par Coubertin sont au diapason d’un monde qui entre alors dans un système de globalisation, de rencontres et de communications internationales, comme le montre la multiplication, à cette époque, des rencontres scientifiques et le succès des expositions universelles - auxquelles, ne l’oublions pas, les Jeux restent rattachés jusqu’en 1908.

Ensuite, au moment où Coubertin propose de réinstaurer les Jeux, la notion récente qu’est le « sport », venue de Grande-Bretagne, prend justement de l’ampleur en France. Depuis l’Ancien Régime, il n’était question que de « jeux », joutes ou paris, activités souvent passionnées, mais très variables selon les groupes sociaux, les lieux ou les saisons et qui, en dehors peut-être des jeux de la noblesse, ne donnaient guère lieu à entraînement ou préparation particulière. Tandis que ce qui se produit à la fin du XIXe siècle, c’est que l’on voit apparaître des clubs dont le but est de rassembler des amateurs de compétitions sportives et d’organiser entre eux des compétitions. Puis une connexion naît entre ces cercles afin d’agencer entre eux des rencontres... Les pratiques sportives se trouvent ainsi unifiées par un règlement non plus verbal, non plus lié à l’initiative consensuelle de quelques-uns, mais écrit et reconnu de tous, sur le plan national et international.

L’H. : Pourquoi la notion de « sport » émerge-t-elle à ce moment-là ?

G. V. : Elle participe de l’esprit du temps d’une société en plein essor démocratique. L’idée sportive est là : chacun a, en théorie, les mêmes chances, la seule différence admise étant celle du talent et de la réussite. Dans ce sens, le sport, comme l’école pour tous instaurée par Jules Ferry, promeut l’idéal démocratique. La différence est marquante avec les Jeux grecs qui refusaient femmes et esclaves, même si, insensiblement, des hommes de conditions différentes purent y participer.

Reste que si les activités sportives provoquent un tel engouement à cette époque, c’est aussi parce que les conditions matérielles le permettent : les moyens de transports se développent, facilitant les communications, de même que les outils d’information presse, télégraphie, téléphone... qui rendent possible leur mise en scène.

Enfin, la société de la fin du XIXe siècle est une société où le loisir gagne en espace et en temps. Même si, en dépit de l’idéal démocratique évoqué plus haut, il ne concerne d’abord que les plus privilégiés... Un tel élitisme est d’ailleurs ce qui a fondé la fameuse règle de l’amateurisme, perpétuellement citée comme valeur olympique : ne peuvent participer aux Jeux, à l’origine, que ceux qui ne cherchent pas un gain...

J’ajoute, à propos du succès grandissant du sport, que le sport mécanique a joué aussi un rôle important : le fantasme de la performance liée aux progrès de la machine, de ses exploits, de sa vitesse...

L’H. : Quelles sont les valeurs portées par ce modèle sportif ?

G. V. : La démocratie, d’abord. Mais encore la pédagogie : le sport, c’est un lieu où l’on peut se former, grandir, s’enrichir. Si le jeu traditionnel était à la fois positif en ce qu’il permettait de se détendre, de faire de l’exercice et négatif dans le sens où il pouvait provoquer la passion, donc vous éloigner de vous-même, conduire à la violence, à la tromperie..., le sport prétend d’emblée à une valeur exclusivement positive : c’est le meilleur, au sens le plus fort, qui l’emporte. Et il triomphe en manifestant un comportement « chevaleresque ». Les références sur ce point s’accumulent, un peu comme si le loisir ne pouvait devenir véritablement légitime qu’en devenant aussi moral, en révélant une « utilité » : le respect de l’autre, de la règle, de l’arbitre, le refus de toute violence, de toute tricherie... Le sport se veut « exemplaire ».

Son succès peut se comprendre : pratique excitante, « pédagogique », diffusable, spectaculaire aussi, le sport allait prendre la place, dans les écoles, de la vieille gymnastique, alors dénuée d’enjeu particulier, sinon celui d’une hygiène plutôt ascétique. Pratique de récits, « fabricatrice » d’imaginaire et de héros, le sport allait aussi occuper la presse et les grands moyens de diffusion.

L’H. : Les Jeux olympiques d’aujourd’hui ressemblent-ils à ceux rêvés par Coubertin ?

G. V. : Ils sont devenus un immense spectacle retransmis dans le monde entier, en temps réel, par les médias, mobilisant des investissements gigantesques : le budget avoué, cette année, pour Pékin est de 40 milliards de dollars. Nous sommes loin de la morale chevaleresque et de l’affrontement gratuit que souhaitait Coubertin.

Cependant, si les valeurs promues par Coubertin apparaissent bien désuètes, la dimension mythique des Jeux est de plus en plus forte, comme le montre l’importance grandissante accordée aux rituels. C’est le cas de la cérémonie d’ouverture, par exemple, pendant laquelle les organisateurs prétendent aujourd’hui organiser une sorte de show à valeur universelle. Cette tentative de se donner des rituels « mondiaux » est très importante : elle produit de l’imaginaire et de la séduction à bon compte. A Séoul, en 1988, il s’agissait de « surmonter les barrières » . A Sydney, en 2000, on voulait illustrer la rencontre des cultures et leur enrichissement mutuel. A Athènes en 2004, l’idée était de représenter la naissance de l’humain...

Lorsque Coubertin disait que la première caractéristique de l’olympisme moderne, c’est d’être une religion, il savait ce que le sport peut procurer en termes de ferveur collective et que la religion, comme lieu de rencontre et de prières collectives, procure moins qu’autrefois pour nombre de sociétés d’aujourd’hui. Par ces temps de dispersion spatiale et temporelle, le sport serait-il un des derniers lieux de ferveur fusionnelle ? Dans ce sens, on peut dire que les Jeux olympiques, malgré leurs parts d’ombre, parviennent à porter un sens, fût-il illusoire ou tout simplement prétendu. Pratique fabricatrice de mythe encore, le sport peut faire croire à l’existence visible et concrète d’une perfection exemplaire. Ce qui accroît l’excitation, tout en risquant d’entretenir aussi croyance et illusion...

Pour lire l'article en intégralité :

La religion des temps modernes, entretien avec Georges Vigarello, propos recueillis par Juliette Rigondet, Les Collections de L'Histoire n°40, juillet-septembre 2008, p. 86.

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Les Jeux, de Berlin à Moscou...

Le drame des Jeux olympiques restaurés par Pierre de Coubertin dans une perspective privilégiant le « beau jeu » ainsi que la convivialité des corps et des esprits est que cette résurrection s'est effectuée dans un contexte social, culturel et international qui n'avait plus grand-chose à voir avec les idéaux de l'aristocratie britannique ou avec ceux du positivisme libéral. Et si le sport olympique a évolué assez vite dans une tout autre direction que celle qui avait été fixée par ses promoteurs, c'est parce que son développement s'est opéré dans un environnement bouleversé, marqué entre autres changements, à la charnière du XIXe et du XXe siècle, par la montée des nationalismes - dans leur version impérialiste et agressive - et par l'épanouissement parallèle, ceci expliquant cela, d'un darwinisme social et racial exaltant la force, la virilité, le dépassement de soi, la compétition à outrance, le culte du héros : autant de « valeurs » dont le sport allait se trouver durablement investi.

Sans doute conservait-il un caractère ludique, mais il se chargeait en même temps, à l'époque où se sont tenus les premiers Jeux de la nouvelle ère olympique (ceux d'Athènes en 1896, ceux de Paris en 1900), d'un contenu politique, l'un des supports privilégiés du fait national. De cette maladie infantile de l'olympisme ont découlé, à bien des égards, l'évolution du phénomène sportif en général, celle des grands rassemblements quadriennaux et la place que ces derniers ont de bonne heure occupée dans les rapports entre les États. A l'orée d'une époque qui allait trouver dans l'émergence des masses, dans le culte exacerbé de la nation, dans la violence guerrière, dans le pouvoir omniprésent de l'argent certains de ses ressorts les plus puissants, le cosmopolitisme élitiste, paternaliste et antimercantile du baron Pierre de Coubertin paraît bien s'être trompé de siècle. Nous sommes les héritiers de cette méprise.

IMPERATIFS CONTRADICTOIRES

Dès leur naissance, les Jeux modernes ont été écartelés entre deux impératifs contradictoires : d'un côté l'« idéal olympique », passablement mythifié et passéiste, mais continûment réaffirmé par un Comité international olympique (CIO) directement issu de l'establishment ; de l'autre, la contrainte des idéologies, des intérêts et des exclusions, pudiquement ignorée par les instances dirigeantes du mouvement mais, de toute évidence, présente dans les diverses manifestations qui forment la trame de son histoire.

En 1896, à Athènes, c'est encore la première tendance qui l'emporte, hormis le délire qui s'empare du public grec lors de la victoire du marathonien Louys Spiridon, qui n'avait rien d'« internationaliste » ! Si les Jeux de Paris, quatre ans plus tard passent assez inaperçus, n'oublions pas qu'un match faillit être interdit parce que le ministère de l'Intérieur redoutait que le public parisien ne voulût « venger Sedan » - les rugbymen français l'emportèrent sur leurs rivaux allemands par un score sans appel 27 à 16. Principaux vainqueurs des rencontres d'Athènes et de Paris, les Américains eurent à charge d'organiser en 1904, à Saint Louis Missouri, les premiers Jeux extra-européens, les premiers également à voir surgir sur la scène olympique un problème qui, jusqu'à récemment encore, allait occuper une place centrale dans l'environnement politique des rendez-vous quadriennaux, à savoir celui de la ségrégation raciale .

C'est à partir de 1912, à Stockholm, que l'enceinte des Jeux, au lieu d'être ce « ferment de paix internationale pratique » dont avait rêvé Pierre de Coubertin, allait devenir, et pour longtemps, un lieu d'affrontement entre des nationalismes qui trouvaient un moyen d'exprimer leur volonté de puissance, ou simplement leur droit à l'existence. Deux ans avant le grand chambardement de 1914, Stockholm a ainsi servi de tribune aux nations européennes en quête d'indépendance et de reconnaissance internationale - Tchèques, Slovaques, Hongrois, Finlandais ou Polonais revendiquant vainement le droit de participer aux joutes olympiques de manière autonome et sous leur propre drapeau, non sous la bannière des empires, austro-hongrois pour les uns, russe pour les autres, dont ils étaient les sujets.

La Première Guerre mondiale aggrave les choses. A Anvers, en 1920, l'appartenance ou non au camp des vainqueurs marque la frontière entre les élus et les exclus des Jeux. Ni les Autrichiens ni les Allemands ne sont en effet admis à la fête olympique, et il en sera de même pour les seconds lors des Jeux de Paris, en 1924 : au grand dam du baron Pierre de Coubertin, qui aurait souhaité que cette rencontre fût celle de la réconciliation, et qui, passablement désabusé sur ce point, abandonnera l'année suivante la présidence de l'organisation olympique mondiale, le gouvernement français fit savoir qu'il n'était pas certain de pouvoir assurer la protection des athlètes d'outre-Rhin, et le CIO ne put que s'incliner devant cet oukase.

Quatre ans plus tard, en 1928, à Amsterdam, l'Allemagne était réintroduite dans la communauté olympique. Mais, à la veille des épreuves, des affrontements physiques opposèrent les représentants des pays ex-ennemis, si bien que les Français boycottèrent le défilé de la cérémonie d'ouverture. Enfin, à Los Angeles, en 1932, il faudra lors de la parade inaugurale intercaler les Britanniques entre les délégations allemande et française pour éviter de nouveaux incidents. L'ère Briand-Stresemann et les timides manifestations d'un rapprochement franco-allemand n'avaient guère modifié, on le voit, l'atmosphère des stades.

Jamais le credo de l'olympisme formulé par le rénovateur des Jeux ne sera aussi brutalement foulé aux pieds qu'à l'occasion de ceux qui se sont déroulés en 1936 dans la capitale de l'Allemagne hitlérienne. On sait ce qu'il en fut. Maître des lieux et principal ordonnateur d'un rituel revu et corrigé par les grands prêtres nazis, Hitler ne manqua pas une occasion de manifester ses sentiments racistes. A partir de la deuxième journée des Jeux, il prit le parti de ne plus recevoir dans sa loge pour les féliciter que les médaillés allemands. La veille, il avait quitté le stade au moment où le sauteur en hauteur Cornélius Johnson, un Noir américain, était en tête du concours. Mais, contrairement à une légende tenace, Jesse Owens, quatre fois médaillé d'or à Berlin, ne fut pas soumis à un traitement spécial : c'est pour ne pas avoir à serrer la main d'athlètes « non aryens » que le Führer a choisi de limiter ses félicitations à ses seuls compatriotes.

LA PUISSANCE DU SPORT FASCISTE

Quant aux Juifs, il lui avait bien fallu les accepter pour éviter le boycott dont l'avaient menacé, non sans hésitation, les dirigeants du CIO. Mais ceux qui avaient été sélectionnés dans l'équipe allemande subirent des vexations diverses, à commencer par les nageurs auxquels il fut interdit de s'entraîner dans les piscines du village olympique.

En dépit des quelques désillusions enregistrées par la délégation allemande en athlétisme, le résultat final permettait au Führer et à son futur allié latin Mussolini de manifester leur satisfaction devant l'évidente montée en puissance du sport fasciste : au classement officieux on sait qu'il n'y a pas de classement officiel aux Jeux olympiques, l'Allemagne venait en première position avec 89 médailles 33 d'or, 26 d'argent, 30 de bronze, devant les États-Unis 56 médailles et l'Italie.

Personne ne fera par la suite aussi bien que le chancelier du Reich pour démontrer que l'olympisme peut être un instrument privilégié de la propagande. Mais les Jeux n'échapperont pas pour autant aux influences du politique. Ni en 1948 à Londres, où sont encore une fois bannis les vaincus du tout proche conflit mondial - Londres a été choisie comme symbole de la résistance aux totalitarismes : n'avait-elle pas été la seule, entre 1940 et 1941, à s'opposer militairement au Reich hitlérien et à la dictature mussolinienne ? -, ni lors des rencontres qui s'inscrivent dans le cadre chronologique de la guerre froide et qui constituent, à bien des égards, un baromètre des rapports Est/Ouest.

ZATOPEK, HEROS DE LA REVOLUTION

Les Jeux d'Helsinki, qui se sont déroulés au moment où la tension entre les deux blocs était la plus vive août 1952, méritent comme ceux de Berlin une mention particulière. Non pas que le rendez-vous finlandais ait été, du point de vue strictement sportif, d'un intérêt exceptionnel. La mémoire collective n'en a retenu que peu d'images marquantes : celle du Tchèque Emil Zatopek, trois fois médaillé d'or et vainqueur du marathon, ou celle - côté tricolore - du père du nageur français Jean Boiteux se précipitant dans la piscine pour embrasser son fils couronné. L'important se situe à un autre niveau.

D'abord, dans la présence de l'URSS à une rencontre qui a lieu aux marges de l'empire. Pour les dirigeants soviétiques, dont le pays participe pour la première fois à la compétition olympique, le choix qu'ils ont fait d'adhérer en 1951 au CIO et d'envoyer l'année suivante une importante représentation à Helsinki constitue sans aucun doute un geste politique fort dont les mobiles ne sont pas évidents.

S'agit-il d'une avance discrète en direction de Washington et de ses alliés européens, visant à donner des gages de la volonté de paix du Kremlin ? Un signe avant-coureur du « dégel » qui se manifestera en effet, timidement, peu de temps avant la mort de Staline en 1953 ? Ou au contraire d'une opération de propagande destinée à faire connaître au monde la supériorité du modèle soviétique ? Guerre ou paix ? Détente ou compétition idéologique ? Offensive ou diversion ? Sans doute y a-t-il un peu de tout cela dans un geste qui montre que le sport peut, à ce niveau, trouver sa place dans le jeu de la grande politique

YOUGOSLAVIE-URSS : MATCH NUL

Ensuite, les Jeux finlandais ont été émaillés d'un certain nombre d'épisodes qui offrent, pour l'historien de la guerre froide, un réel intérêt : les empoignades soviéto-américaines en basket-ball et en finale du 3 000 mètres steeple ; la rencontre de football Yougoslavie-URSS, au cours de laquelle les Russes ont obtenu à l'arraché - et devant un public survolté - un difficile match nul ; les visites d'athlètes occidentaux au « camp retranché » d'Otaniemi, où étaient hébergées les équipes de l'Est, et les quelques scènes de fraternisation prudente qui ont eu lieu sur le stade ou dans le village olympique...

Enfin, l'enjeu politique que constituent les Jeux d'Helsinki dépasse de beaucoup le cadre des champs clos de la compétition olympique. Il s'inscrit dans un environnement culturel et médiatique qui prolonge et amplifie l'événement à travers tous les canaux de l'information de masse. La presse écrite, l'image fixe soigneusement triée et mise en scène, les bandes d'actualités cinématographiques, les reportages radiophoniques - en attendant la télévision qui, sauf aux États-Unis, est encore peu répandue à l'époque - produisent dans chaque camp et dans chaque pays une image de soi-même et de l'autre qui fait partie des armes de la guerre idéologique.

Pour ne prendre qu'un exemple, la « locomotive » Zatopek sera présentée par les médias non communistes comme le parfait exemple de la machine enfantée par l'implacable mécanique stalinienne, et par L'Humanité comme un « héroïque travailleur » doublé d'un exemplaire militant de la révolution. Pas plus que la guerre froide proprement dite, celle à laquelle se sont livrés les géants du stade n'a pris fin à Helsinki en 1952.

Les mêmes enjeux et les mêmes réflexes opéreront, certes avec une intensité moindre, quatre ans plus tard à Melbourne où, pour manifester leur indignation à la suite des événements de Hongrie les Jeux d'« été » de la XVIe Olympiade ont eu lieu à la fin de 1956, du fait de l'inversion des saisons entre les deux hémisphères, les Pays-Bas, l'Espagne et la Suisse ont décidé de boycotter une rencontre dont étaient également absentes l'Égypte et la Chine populaire, et qui donna lieu, elle aussi, à quelques épisodes mémorables : en particulier l'impitoyable match de water-polo Hongrie-URSS, à l'issue duquel la piscine était, dit-on, « rouge de sang » .

Par la suite, et jusqu'à la fin des années 1970, l'amélioration des rapports Est/Ouest aura pour effet de relativiser l'enjeu politique constitué par les grandes rencontres sportives quadriennales, s'agissant du moins des relations entre les deux blocs. Déjà, lors des Jeux de Rome en 1960, les incidents suscités par les représentants de Taiwan - contraints de défiler derrière un panneau marqué « Formose », le nom qu'au XVIe siècle les Occidentaux donnèrent à l'île chinoise, ils déroulèrent, au moment de passer devant la tribune officielle, un calicot affichant leur identité - relèvent d'une logique qui n'est plus tout à fait celle du monde bipolaire.

En revanche, le regain de tension internationale qui caractérise, après l'invasion de l'Afghanistan par les troupes soviétiques en décembre 1979, la fin de l'ère Brejnev se traduit aussitôt par un retour à la guerre froide olympique. Dès janvier 1980, Jimmy Carter annonce son intention de boycotter les Jeux de Moscou, et, le 9 février, le secrétaire d'État américain aux Affaires étrangères Cyrus Vance, ouvrant la session du CIO qui précède les Jeux d'hiver de Lake Placid, aux États-Unis, prononce un discours dans lequel il fulmine l'excommunication majeure contre l'URSS.

Tous les États occidentaux ne suivront pas, dans sa décision d'exclure ce pays de la communauté olympique, le chef de l'exécutif américain, mais lorsque s'ouvriront les Jeux de Moscou, il y aura 57 absents pour cause de boycottage. A quoi les Russes répliqueront quatre ans plus tard par une abstention aux Jeux de Los Angeles à laquelle s'associeront 17 États alliés ou clients de l'Union soviétique. Simple parenthèse dans une histoire qui, dès l'arrivée au pouvoir de Gorbatchev en 1985, va de nouveau se faire sous le signe de la détente.

La fête olympique n'en demeure pas moins un enjeu politique, mais, désormais, à un autre niveau. Parce qu'elle est devenue un spectacle à l'échelle planétaire, suivi sur les cinq continents par des centaines de millions d'adeptes du sport sur petit écran, elle constitue en effet depuis un quart de siècle une formidable cible pour tous ceux qui, exclus des grandes décisions internationales, cherchent à faire entendre leur voix et à imposer leurs revendications.

En témoignent les incidents sanglants qui ont accompagné les Jeux de Mexico en 1968 et ceux de Munich quatre ans plus tard. Première rencontre organisée dans un pays du tiers-monde, celle de Mexico s'est déroulée sur fond de révolte étudiante et de répression armée couronnée, dix jours avant la cérémonie inaugurale, par le massacre à la mitrailleuse de la place des Trois-Cultures, qui fit au moins 300 morts. Mais, plus sans doute que cet événement politique majeur, c'est l'image de Tommie Smith et John Carlos, médaillés d'or et de bronze du 200 mètres plat, brandissant sur le podium leur poing ganté de noir pendant l'exécution de l'hymne américain, qui est restée dans les têtes, symbolique pour les uns de la « dérive politique » des Jeux, pour les autres de leur pouvoir de mobilisation au service des droits de l'homme et de la déségrégation raciale.

EN 1972, A MUNICH, LE SANG A COULE

En 1972, à Munich, le sang a également coulé, cette fois au coeur même du village olympique où les terroristes de l'organisation palestinienne Septembre noir ont séquestré l'équipe de lutte israélienne. La tentative de libération des otages par la police allemande ayant échoué, neuf athlètes israéliens, quatre terroristes et un policier trouvent la mort dans ce véritable acte de guerre qui, heureusement, ne fera pas école - au prix, il est vrai, d'une quasi-militarisation des sites.

Par ailleurs, comme le Mundial de football, avec lequel ils partagent les fruits de la médiatisation à l'échelle planétaire, les Jeux olympiques ont été largement utilisés à partir des années 1970 par un certain nombre d'États qui ont vu dans le boycott de la grande fête mondiale du sport une arme dirigée contre les pays ségrégationnistes. Déjà, en 1972, la menace de forfait africain avait incliné les dirigeants du CIO à retirer son invitation à la Rhodésie, encore dominée à cette date par le pouvoir blanc. Quatre ans plus tard, à Montréal, le même organisme ayant refusé d'exclure la Nouvelle-Zélande, accusée d'entretenir des relations sportives avec l'Afrique du Sud, où prévaut l'apartheid, ce sont 29 pays du continent noir qui ont retiré leur délégation à la veille des compétitions.

Faut-il pour autant parler, comme certains l'ont fait à l'époque, d'une « politisation croissante » des Jeux ? Ce serait faire bon marché des leçons de l'histoire, laquelle nous enseigne que, dans le passé déjà, l'idéologie olympique - au demeurant équivoque, on l'a vu, y compris dans l'esprit de son principal inspirateur - a bien souvent été subordonnée à des impératifs plus tangibles. Ce que nous savons des grands rassemblements panhelléniques nous incline d'ailleurs à penser que ni l'argent, ni le professionnalisme, ni surtout la politique n'étaient absents de ces manifestations.

STRATEGIES "REALPOLITICIENNES"

Tant que la « politisation » des Jeux se limite à vouloir que soit observé par leurs organisateurs un minimum de respect pour les principes énoncés dans la charte olympique, à commencer par celui de la non-discrimination raciale, il n'y a pas lieu de s'en émouvoir. Cela dit, il est clair que les stratégies « realpoliticiennes » n'ont pas toujours été du même côté, et qu'il a pu entrer beaucoup d'hypocrisie et de calcul par exemple dans l'agitation de l'épouvantail sud-africain. En mettant l'accent sur une forme, au demeurant intolérable, de violation des droits de l'homme, on a banalisé, sinon légitimé toutes les autres. Certes, il ne pouvait être question de bannir au nom du respect de la personne humaine tous ceux qui, d'une manière ou d'une autre, ont attenté à sa dignité et à ses droits. Il aurait fallu rayer de la liste des nations olympiques les deux tiers au moins de celles qui ont été présentes à Séoul en 1988 et à Barcelone en 1992.

On peut admettre néanmoins qu'il existe des degrés et des seuils dans les péchés commis contre l'humanité et que si le racisme et la discrimination par la couleur de la peau font partie de ceux qu'on ne peut absoudre, il en est de même de la terreur et de la violence exterminatrice pratiquées - du Kurdistan à la Tchétchénie, du Cambodge à la Bosnie, du Rwanda au Darfour - sous le signe de la ségrégation politique ou religieuse, ou de l'usage des armes chimiques et bactériologiques.

UN ACTEUR TRANSNATIONAL

De la leçon des Jeux de Berlin, les dirigeants du CIO auraient pu tirer la conclusion, depuis la guerre, qu'il existait bel et bien un seuil de l'intolérable qui aurait dû baliser un peu plus étroitement peut-être les voies d'accès au club olympique, quitte à en réduire l'universalité. Ils ne l'ont pas fait, laissant à chacun le soin de participer ou non à un événement qui a souvent servi de vitrine ou de leurre aux dictatures les plus meurtrières, et payant ainsi au prix fort la fausse assurance d'un oecuménisme fondé sur des valeurs communes.

Il y avait 13 nations représentées à Athènes en 1896, 49 à Berlin quarante ans plus tard, 112 à Mexico en 1968, 140 à Los Angeles en 1984 malgré l'abstention de l'URSS et de ses satellites. A Athènes, en 2004, c'est la quasi-totalité de la communauté internationale avec deux cent un comités nationaux olympiques qui a été représentée. On ne peut que se réjouir de cette tendance à l'universalisme, tout en s'interrogeant sur les mobiles de ceux qui la cultivent. S'agit-il de ceux que formulait Coubertin lorsqu'il parlait d'élargir « la vision et l'entendement » de la jeunesse, ou de ceux, moins nobles, qui tiennent à l'extension du marché que constitue la grande kermesse quadriennale du sport mondial de haut niveau ?

Quoi qu'il en soit, dans un contexte de mondialisation croissante des enjeux de toute nature concernant les rapports entre les sociétés humaines, le mouvement olympique est devenu aujourd'hui un acteur transnational avec lequel les puissances, grandes ou petites, doivent compter. Qu'on le veuille ou non, qu'on se lamente de la « perversion » d'un idéal qui n'a sans doute jamais été en prise avec son siècle, ou que l'on salue comme un fait hautement positif l'évolution accomplie dans le sens de l'élargissement planétaire du fait olympique, celui-ci fait désormais partie du jeu politique mondial. Il faut faire avec.

"De Berlin à Moscou, du sang et des jeux", par Pierre Milza, Les Collections de L'Histoire n°40, juillet-septembre 2008, p. 62.