Louis Pasteur... Et la rage fut vaincue

Le 6 juillet 1885, Pasteur vaccine contre la rage un petit berger alsacien de neuf ans, Joseph Meister. Très vite, la presse nationale s'enflamme pour "les beaux travaux de l'illustre savant"...

Lorsque, le 26 octobre 1885, Louis Pasteur annonce ses premières guérisons de la rage par vaccination, presque tous les journaux annoncent un hymne à la gloire du savant. Peu de fausses notes dans le concert de louanges, comme Henri Rochefort dans L'Intransigeant qui admire surtout en Pasteur son art de « se faire de la réclame ».
A la une du Petit Journal du lundi 2 novembre 1885, deux colonnes saluent « l'apôtre » qui rend « l'horizon lumineux » et « honore en lui la France toute entière ». Le Dix-neuvième siècle applaudit « les beaux travaux » de « l'illustre savant » (28 octobre) et leur consacre la chronique scientifique du lendemain. Le Figaro du 2 mars 1886 fait dans la sobriété en évoquant « Pasteur, au nom duquel il est inutile d'ajouter aucune épithète ».
Ainsi, peu à peu, grâce aux journaux et à travers eux, s'élabore un portrait presque mythique d'un chercheur déjà illustre, certes, mais dont les travaux très scientifiques et techniques touchaient peu, jusqu'alors, ses compatriotes. En sauvant des vies, Pasteur devient un héros national et aussi populaire.
A soixante-trois ans, Louis Pasteur est illustre depuis longtemps. Professeur à la faculté des sciences de Strasbourg, puis de Lille dont il a été doyen, enfin à la Sorbonne, il est parallèlement depuis 1867 directeur du laboratoire de chimie physiologique de l'École normale dont il fut élève. C'est aussi un savant reconnu par ses pairs : membre de l'Académie française depuis 1882, il appartient également à celle des sciences (depuis 1862) et de médecine (depuis 1873). Et il est couvert d'honneurs : grand-croix de la Légion d'honneur depuis 1881, il a reçu, de France comme de l'étranger, nombre de prix et de médailles. Mais son nom s'attache alors à des travaux aujourd'hui moins connus que ses vaccinations : la cristallographie, le vinaigre de vin, les vers à soie, la bière, la fermentation, la génération spontanée... Une rue de Lille porte son nom et ce littéraire — qui fulmina contre l'ouverture de Polytechnique à des élèves pourvus « seulement » du baccalauréat scientifique ! —, cet ardent patriote — qui renvoya en 1870 à Berlin tous les Titres qu'il en avait reçus —, cet homme public semble à l'apogée de sa carrière.
Mais la gloire, la célébrité en tout cas, c'est un petit Alsacien de neuf ans qui va les lui apporter : Joseph Meister.
Le lundi 6 juillet 1885, en effet, trois personnes arrivent au laboratoire de Pasteur, rue d'Ulm à Paris. Théodore Vone, marchand-épicier à Meissengott, près de Sélestat, mordu sans gravité par son propre chien devenu enragé : Joseph Meister, cruellement mordu à quatorze reprises par ce même chien à la main, aux jambes, aux cuisses ; et sa mère, indemne. Pasteur les examine avec ses confrères et amis, Vulpian et Grancher1. Théodore Vone repart presque tout de suite : son état est satisfaisant. Pour le petit Joseph, mordu l'avant-veille et qui éprouve déjà les plus grandes difficultés à se mouvoir, le verdict tombe très vite : malgré la cautérisation effectuée le soir même à l'acide phénique par le docteur Weber, de Villé, la mort semble inévitable.

Pasteur, s'il a déjà obtenu des résultats concluants sur des chiens, n'est guère enclin à vacciner des hommes. Dans son discours à Copenhague en 1884, il insiste : « L'expérimentation, si on peut la faire sur des animaux, est criminelle sur l'homme2. » En décembre de cette même année, il refuse de soigner un enfant mordu. Le 28 mars 1885, dans une lettre à Jules Vercel, il déclare : « Je n'ai pas encore osé traiter des hommes après morsure [...] mais ce moment n'est peut-être pas éloigné et j'ai grande envie de commencer par moi. » Le 12 juin suivant, il répond au maire de Levier (Doubs) : « Je reçois votre lettre relative à cet enfant et à ce père mordus tous deux par un chien rabique. J'ai le vif regret de vous annoncer que je n'ai pas encore tenté [d'expérimentation] sur des sujets humains. » Prudence extrême et, surtout, comme il l'avoue à son fils Jean-Baptiste, refus « de se confier trop tôt aux espérances ».
Pourquoi alors ne renvoie-t-il pas Joseph à peine trois semaines plus tard ? Se souvient-il du loup enragé qui, à l'automne 1831 — il avait lui aussi neuf ans — a semé la terreur en mordant plusieurs Arboisiens ? Veut-il, en sauvant un Alsacien, accomplir un acte patriotique ? Se révolte-t-il contre une condamnation irrévocable ? Se laisse-t-il attendrir par la présence de la mère ? Cela, nous ne le saurons jamais. Toujours est-il qu'il décide alors de tenter la grande première, la vaccination...

Pour lire l'article en intégralité :

Et la rage fut vaincue, par Huguette Meunier, L'Histoire n°74, p. 121.