Peugeot, une affaire de famille

PSA Peugeot Citroën a annoncé la fermeture de l'usine d'Aulnay-sous-bois et la suppression de 14 000 postes, pour 2014. Une décision qualifié par le ministre du Redressement productif Arnaud Montebourg de "choc pour la nation". Dans le numéro 98, Daniel Henri revenait sur l'histoire de la famille Peugeot et leur sens aigu des affaires...

La notoriété des entreprises Peugeot contraste avec la discrétion légendaire dont firent preuve durant plusieurs générations ceux qui en portèrent le nom. Un nom qui n'évoque pour beaucoup qu'une marque apposée à des millions d'exemplaires, et sous lequel on serait bien en peine de mettre un visage. Société anonyme, Peugeot l'est au sens propre comme au sens figure.
Il faut assurément un événement bien exceptionnel, dramatique et parfois tragique, pour que la famille Peugeot, vedette des seuls chroniqueurs boursiers, soit projetée malgré elle sous les rampes de l'actualité. Le rapt d'Éric Peugeot, un des premiers enlèvements d'enfants perpétrées en France, fit, en 1960, les gros titres d'une presse à sensation.

De même, le remplacement de Jean-Claude Parayre par Jacques Calvet à la tête du groupe PSA, le 4 septembre 1984, fut l'occasion de rappeler à l'opinion publique que les héritiers d'une des plus anciennes familles industrielles françaises figuraient encore au nombre des principaux actionnaires de l'entreprise. A l'instar de la noblesse d'Ancien Régime, ces familles ont élaboré leur propre code de conduite : le volume de publicité dont elles s'accommodent est inversement proportionnel à leur degré d'ancienneté.
Cette attention portée à la préservation du secret des affaires a pu compter, il faut bien le dire, sur la complicité d'une historiographie qui, eu privilégiant l'étude des grandes personnalités politiques, se désintéressa longtemps des industriels. Toutefois, à mesure que le discours économique et idéologique se recentrait autour du thème de l'entreprise, les historiens réintégrèrent à leur tour les biographies patronales dans leur champ de recherche. Que leur optique fût libérale ou progressiste, ils opposèrent en général au conservatisme des familles bien implantées le dynamisme de parvenus qui auraient bouleversé les règles du jeu d'une industrie française routinière. Au panthéon des célébrités réunies pour svmboliser les grandes novations industrielles, à l'exception de puissants maîtres de forges tels Schneider ou De Wendel, seuls figurent les quelques aventuriers de la finance, ingénieurs de haute volée et autres self made men à l'américaine, qui durent leur fulgurante ascension à leur audace et à leur habileté, et non à leur naissance.
A l'inverse, il a souvent suffi de mettre en évidence les structures majoritairement familiales du capitalisme français pour dénoncer ipso facto les causes de sa débilité : résistance au progrès, archaïsme des procédures de gestion, malthusianisme caractérisé, autant de tares « bien de chez nous », mises au compte de vieilles entreprises et rendues ainsi responsables d'un prétendu retard industriel.
Or le passé des Peugeot correspond peu à l'image traditionnelle d'un capitalisme familial auquel on a reproché la médiocrité de ses performances économiques. Non qu'il faille ici se livrer à une réhabilitation gratuite : après tout, la longévité même des Peugeot n'est-elle pas déjà un signe de réussite ? Mais si cette longue lignée d'entrepreneurs, hautement représentative des anciennes dynasties bourgeoises, fit mieux que s'adapter aux crises et aux mutations économiques successives, ne serait-ce point, au-delà de toute considération sur le flair ou la compétence des hommes, les facultés de développement de l'industrie française dans son ensemble qui auraient été alors abusivement sous-estimées ?

« Les Peugeot sont à massacrer ! »

Aussi loin qu'il puisse remonter, l'historien de l'industrialisation est confronté à la question de l'accumulation primitive des moyens de production. De ce point de vue, les Peugeot n'eurent qu'à opérer la conversion d'une partie de leur patrimoine foncier et immobilier en investissement industriel. Car les quatre frères Peugeot qui, au début du XIXe siècle, se lancèrent dans l'industrie, ne partaient pas de rien. Au pays de Montbéliard, leurs ancêtres, véritables "coqs de village", exerçaient déjà des rôles de notables. Leur plus ancien aïeul direct connu, Jean Péquignot Peugeot, était maire de la commune de Vandoucourt en 1532. A la fin du siècle suivant, deux Peugeot étaient ensemble « receus au nombre des bourgeois de la ville de Montbéliard ».
Les Peugeot possédaient alors de nombreuses terres, érigeaient des moulins qui, dans une région aux abondantes ressources hydrographiques, marquèrent souvent remplacement de futurs sites industriels. Le fondateur de la branche industrielle, Jean-Pierre (1734-l8l4), était le sixième enfant d'un père meunier, établi à Hérimoncourt. A sa mort, c'était pourtant un homme riche, qui transmit à ses fils une teinturerie, une huilerie, une ribe (moulin à écraser le lin et le chanvre), un battoir à grains ainsi que des propriétés savamment arrondies par l'achat de biens nationaux.
La famille Peugeot appartenait à la bourgeoisie libérale qui salua d'enthousiasme la Révolution française. Le prince Frédéric-Eugène, en exil à Bâle (le pays de Montbéliard, alors principauté appartenant à la maison de Wurtemberg et terre d'Empire, devait être officiellement rattaché à la France en 1801 par le traité de Lunéville), s'indignait en ces termes devant son conseil de régence : "J'ai appris que des Peugeot de Vandoncourt et le maire d'Hémonricourt, qui est aussi un Peugeot [il s'agit de Jean-Pierre], ont commis tout récemment des infamies à mon sujet".

En janvier 1793, Jean-Pierre, membre de la société montagnarde de Blamont, était nommé administrateur de district, en compagnie de six autres citoyens, "tous représentants du plus pur jacobinisme dans la contrée". Quant à ses fils, une affiche royaliste de 1799 les comptait au nombre des patriotes "à livrer au prince Charles, généralissime des armées impériales, ou à massacrer ". Dans le changement révolutionnaire, les Peugeot voyaient en effet s'ouvrir de nouveaux horizons. Les douanes intérieures étaient supprimées, les enclaves politiques absorbées : le pays de Montbéliard fut entièrement annexé, avant d'être définitivement rattaché au département du Doubs en 1814. Les Peugeot prenaient légalement possession de leurs moulins qu'ils détenaient jusqu'alors en tant que censitaires perpétuels.
Les fils Peugeot franchirent le stade d'une première industrialisation en mettant au point des innovations de procédés susceptibles de tirer le meilleur parti des ressources et des debouchés locaux. Dès 1804, les deux plus jeunes frères prirent les devants en établissant une filature sur des terrains paternels. L'un d'eux avait étudié au Conservatoire des Arts et Métiers, où avait été créé un laboratoire de filature, et c'est à Paris qu'il avait entrepris de faire assembler pour sa nouvelle usine trois mule-jennys, les machines à filer les plus modernes du temps. Leurs aînés, quant à eux, grâce à de nouvelles techniques de fabrication, transformèrent un moulin familial en 1810 pour y produire de l'acier laminé à l'usage des ressorts d'horlogerie. Ces matières, auparavant importées de l'étranger, étaient indispensables aux approvisionnements de l'industrie comtoise.
Les Peugeot purent alors appuyer leurs entreprises sur un réseau de dynasties industrielles comtoises, alsaciennes ou suisses, parfois membres, comme eux, de loges maçonniques, tel Jean-Jacques Peugeot, inscrit en 1810 à la « Loge des Amis éprouvés de Montbéliard ». Intégrés de longue date au sein d'une communauté protestante particulièrement soudée, ils avaient facilement accès à l'information économique qui leur était nécessaire. Les alliances matrimoniales complétaient les relations professionnelles : deux des fils de Jean-Pierre s'unirent à des filles de Frédéric Japy, le célèbre industriel de Beaucourt.
Le caractère familial très accentué de ces entreprises leur conféra dans un premier temps un certain dynamisme. Les taux de profit considérables alors réalisés favorisèrent l'expansion : la veuve de Jean-Frédéric touchait en 1824 un bénéfice égal à la moitié du montant de ses parts et les frères filateurs doublèrent en dix ans leur fortune initiale, tant par leurs revenus industriels que par l'apport de la dot et de l'héritage de leurs épouses. Jusqu'en 1850 cependant, la dispersion du capital familial, aggravée au fil du temps par la multiplication de la descendance, limitait fortement la croissance de ces entreprises.
Soucieux, en effet, de sauvegarder sa part de capital investie dans les affaires, chaque associé était tenté de se retirer dès que la conjoncture semblait moins favorable.  La capacité de résistance de l'entreprise était alors sacrifiée à la préservation de la fortune familiale. La branche textile de la famille succomba ainsi aux crises chroniques de l'industrie cotonnière,
Les frères aînés, qui avaient cessé de fondre de l'acier en 1818 pour exploiter un nouveau procédé de fabrication de lames de scies, durent recourir à des capitaux extérieurs. Un emprunt de 50 000 francs, consenti par un banquier de Bâle, finança la reconversion des premières installations. Puis, lors de la crise de 1848, il fallut un autre emprunt de 800 000 francs, contracté auprès d'une banque suisse, pour garder les usines de Terre-Blanche et de Valentigney dans le patrimoine industriel de la famille.
Aussi convient-il de ne pas céder à l'hagiographie des temps héroïques. La confusion des biens industriels et du patrimoine familial défendait aux Peugeot de prendre des initiatives trop hardies et leur imposait une gestion dans l'ensemble extrêmement rigoureuse. Les usines Peugeot de Pont-de-Roide, Terre-Blanche et Valentigney employaient au total quelque cinq cents ouvriers vers 1850 ; loin d'égaler celle des grosses firmes du temps, leur dimension était toutefois suffisante pour que tout un pays commençât à vivre sous leur influence. Sous le Second Empire, Jules et Émile Peugeot inaugurèrent une longue série d'œuvres sociales — sociétés de secours mutuels, caisses de retraite, dispensaires, caisses d'épargne, coopératives alimentaires, clubs de gymnastique, habitations ouvrières — et instituèrent la journée de dix heures en 1871 (on travaillait alors pendant au moins douze heures, souvent plus). Conforme à l'éthique protestante appliquée aux principes de gestion du personnel, ce paternalisme, traditionnel dans les entreprises familiales de ce type, contribuait aussi à fixer sur place une main-d'œuvre qualifiée qui ne suffisait plus a la croissance des usines.
Les Peugeot restaient ainsi ce qu'ils avaient été avant d'accomplir leur destin industriel : des notables repliés sur un pays de Montbéliard au sein duquel ils exerçaient maintes responsabilités locales. Les municipalités faisaient pour ainsi dire partie de la succession, au même titre que les biens matériels : comme son grand-père Jules et son père Eugène, Pierre Peugeot fut maire d'Hérimoncourt et président du Conseil général du Doubs : ses frères Jules et Robert géraient respectivement les mairies de Valentigney et de Mandeure. Seule la jeunesse justifiait parfois quelques écarts de conduite : Constant, alors élève à l'École polytechnique, s'empara d'un dépôt d'artillerie durant les « Trois Glorieuses ». Mais c'était bien la dernière prestation révolutionnaire des Peugeot...

Pour lire l'article en intégralité :

Peugeot, une histoire de famille, par Daniel Henri, L'Histoire n°98, mars 1987, p. 19.