Rawa Ruska : Le camp oublié
Les prisonniers de guerre français de la Seconde Guerre mondiale ont généralement bénéficié de protections prévues par les conventions internationales. Ceux qui ont tenté de s'évader ont vécu un calvaire dans le camp de Rawa-Ruska. Les précisions de Fanny Chevalier-Grandet, de l'association "Ceux de Rawa-Ruska et leurs descendants"...
L’Histoire : Qu’est-ce exactement que Rawa Ruska ?
Fanny Chevalier-Grandet : A partir de 1942, Rawa Ruska est un camp de représailles situé en Ukraine, dans la région de la Galicie.
Ancienne caserne de cavalerie russe en cours de construction depuis 1939, le camp avait déjà servi pour des soldats de l’Armée rouge faits prisonniers après l’opération Barbarossa en 1941. 18 000 à 20 000 prisonniers russes y avaient alors péri dans les cinq premiers mois.
Car, dès juin 1941, les Allemands avaient établi sur tout le territoire conquis des camps de prisonniers de guerre. Ce furent les fameux camps de la série 300, dont a fait partie Rawa Ruska (camp 325).
Il faut préciser qu’en 1942, avec la mise en oeuvre de la "solution finale", la Galicie (et par conséquent Rawa Ruska) se trouve situé dans le "Judenkreis", le triangle de la mort où se trouvent les camps d’extermination de Sobibor, Belzec, Auschwitz, Treblinka. La région est, en outre, contrôlée par la R.S.H.A (Reichssicherheitshauptamt, l’Office Central de la Sécurité du Reich) et le territoire est pour un temps soustrait aux contrôles liés aux garanties de la Convention de Genève.
L’Histoire : Le 13 avril 1942, un premier convoi de prisonniers arrive à Rawa Ruska. Qui étaient-ils ?
Fanny Chevalier-Grandet : Ce premier convoi concerne 2 000 prisonniers de guerre provenant des Stalags (camp de rassemblement et de triage) de Düren et Limburg, en Allemagne. Ces hommes sont des soldats de nationalité française et belge faits prisonniers à la suite de la défaite de 1940, qui ont déjà tenté de s’évader. Le 21 mars 1942, l’ OKW signe l’ordre de transfert à Rawa Ruska de "tous les prisonniers de guerre français et belges évadés récidivistes et coupables de sabotages ou de refus de travail réitérés". 24 à 25 000 y sont dirigés entre le mois d’avril 1942 et le début de l’année 1943.
L’Histoire : Quelles étaient les conditions de vie à l’intérieur du camp ?
Fanny Chevalier-Grandet : Les conditions de vie ressemblent à celles d’un camp de concentration.
Le camp de Rawa Ruska était constitué de quatre blocs dont deux inachevés, dépourvus de portes et fenêtres. L’un des deux autres blocs abritait les services généraux du camp ; le quatrième, constitué de grandes pièces vides de tout mobilier était appelé "infirmerie".
S’ajoutaient à cela des écuries et baraquements dans lesquels était logée la plus grande partie des détenus. Les sols, les murs étaient couverts de vermine. Les prisonniers dormaient sans couverture, à même la terre battue ou sur des estrades de bois superposées y compris lorsque les températures avoisinaient les – 20°, -30°.
Il n’y avait ni eau, ni lumière, ni chauffage et en guise de latrines, une fosse à ciel ouvert.
Affublés de vieux uniformes de l’Armée française, en sabots, les détenus étaient réquisitionnés en "commandos", pour des corvées extérieures telles que l’exploitation de carrière ou encore des travaux forestiers, sous la surveillance constante de sentinelles. Rassemblements ordonnés à n’importe quelle heure, fouilles interminables étaient le lot commun des prisonniers.
Pour ce qui est de la subsistance, la nourriture se résumait à une maigre soupe quotidienne. Une boule de pain d’un kilo devait nourrir entre 30 et 35 détenus. Une tisane était servie matin et soir.
Mais ce dont les prisonniers de Rawa Ruska ont le plus souffert fut le manque d’eau. Le camp ne disposait que d’un seul robinet d’eau polluée, pour 12 à 15 000 hommes. Il fallait faire la queue pendant des heures pour en obtenir une maigre ration. C’est ce qui valut à Rawa Ruska le surnom du "camp de la goutte d’eau et de la mort lente", donné par Churchill.
Les délégués du Comité international de la Croix-Rouge ayant finalement accès au camp le 16 août 1942, les survivants ont commencé à être rapatriés vers l’ouest en décembre de la même année. Avant la fin de janvier 1943, la plupart avait quitté le camp pour retrouver les Stalags qu’ils avaient connus au début de leur captivité.
L’Histoire : Rawa Ruska reste très peu connu. Pourquoi est-ce important d’en parler ?
Fanny Chevalier-Grandet : Le nom de Rawa Ruska ne dit rien à personne, et c’est contre cet oubli que notre association se bat.
Rawa Ruska n'appartient pas au système concentrationnaire nazi. Il ne figure pas sur la liste des 160 camps de concentration. Les détenus ont bénéficié après guerre du statut d'internés et non de déportés. Pourtant, ces jeunes soldats qui ont continué leur combat en résistant aux nazis," à leur botte", refusant de se soumettre, de travailler, en s'évadant, souvent récidivistes, subissant froid, faim, violences méritent à tous égards que l'on connaisse leur histoire.
Propos recueillis par Camille Barbe
Site internet de l'association "Ceux de Rawa-Ruska et leurs descendants" : www.rawa-ruska.net

