Un an après, place Tahrir

Mercredi 25 janvier, l'Égypte célébrait "sa" révolution, un an après le début des manifestations qui avaient fait palpiter si fort le coeur du Caire : la place Tahrir. Spécialiste de l'histoire du Caire et de l'Islam médiéval, Julien Loiseau s'est rendu sur place afin de rendre compte des célébrations de cet anniversaire riche de symboles, d'espoirs mais aussi de désillusions.

Dix jours après la Tunisie, l’Égypte célèbre à son tour « sa » révolution. La désormais fameuse place de la Libération (Tahrir) est l’épicentre de ces célébrations, attendues avec une certaine inquiétude par tout un pays. On pourrait pourtant s’y tromper. Les drapeaux vendus à l’entrée de la place, les couleurs nationales que l’on se fait peindre sur les joues, les familles venues avec enfants, jusqu’à la présence des ultras des grands clubs de football… : l’Égypte fête le 25 janvier comme on célèbrerait, ailleurs, une victoire historique dans une grande compétition. L’unanimisme national est de mise, pour camoufler tant bien que mal les désillusions de ceux qui ont fait la révolution, il y a un an place Tahrir, et qui sont les grands perdants des récentes élections.
La célébration d’un anniversaire est toujours une aubaine pour un regard d’historien. Mais celle-ci a de quoi décontenancer. Non pas qu’une année soit un temps trop court pour prendre la mesure d’un événement. Le 14 juillet 1790, les députés s’étaient bien retrouvés sur le Champ-de-Mars à Paris, pour la première Fête de la Fédération. Si Louis XVI y assistait en personne, Moubarak, lui, est déjà en détention, la peine de mort requise contre lui. Ce qui surprend, en revanche, avec les célébrations du 25 janvier, c’est la rapidité avec laquelle les autorités veulent faire de la révolution une histoire ancienne. Le Conseil suprême des forces armées, dirigé par le Maréchal Tantawi, en a déjà fait un jour férié et amnistié pour l’occasion près de deux mille personnes arrêtées lors des événements de l’an passé. Depuis plusieurs mois déjà, de grandes affiches placardées dans les rues ou les couloirs du métro et des spots diffusés sur les chaînes de télévision ont fait du 25 janvier un monument national et de la révolution, un produit commercial. Alors que la place Tahrir était à nouveau, en novembre et décembre dernier, le théâtre d’affrontements meurtriers, l’enjeu de ce premier anniversaire est bien de savoir si la révolution est déjà accomplie, et passée, ou si elle n’a fait que commencer.
La date du 25 janvier, à ce titre, prend un relief particulier. Alors que les Tunisiens fêtaient le 14 de ce mois la chute de Ben Ali, les Égyptiens n’ont pas attendu le 11 février, date à laquelle Moubarak avait finalement renoncé au pouvoir. Le 25 janvier n’est pas un aboutissement, mais bien un point de départ. Celui d’une révolution que les autorités de transition, et avec eux les gagnants des élections, aimeraient bien voir derrière eux, mais qui pourrait bien, comme l’espère encore Tahrir, les rattraper. Il y a un an déjà, les Égyptiens aimaient évoquer l’histoire de France, pour se convaincre qu’une révolution ne se faisait pas en une seule semaine.

 

par Julien Loiseau